Association des professeurs de l'École Polytechnique de Montréal

Fernand Dumont: son message aux jeunes (par Jacques Dufresne)


Tiré du site Web suivant: http://agora.qc.ca/liens/dumont1.html

Fernand Dumont: son message aux jeunes

par Jacques Dufresne

Article paru dans La Presse (3 nov. 1990)

Lors d'une émission de télévision à laquelle je participais récemment, j'ai pris la défense des jeunes pédagogues et des jeunes chercheurs. Quelques jours plus tard je recevais une lettre signée Louis Pilon, contenant le passage suivant: «Vous avez raison d'affirmer que les problèmes auxquels fait face ma génération afin de s'intégrer à la société (surtout sur le marché du travail) ne sont pas traités comme ils le devraient sur la place publique parce qu'aucun groupe ne nous représente. Vous avez encore raison de citer l'exemple de jeunes enseignants qui ne peuvent obtenir de poste (moi-même, diplômé de 2e cycle en sciences, je cherche depuis sept ans un emploi qui soit autre que "temporaire-surnuméraire-occasionnel-contractuel-temps-partiel"). Il se produit présentement une déchirure importante du tissu social qui augure très mal pour l'avenir. Dix années de conservatisme attardé ont mené les pays industriels à l'éclatement social».

Mardi soir dernier, lors de la cérémonie de remise des grands prix du Québec, le sociologue Fernand Dumont, récipiendaire du prix Léon-Gérin, répondait aux milliers de Louis Pilon du Québec par une proposition dont il faut espérer qu'elle aura des suites.

Voici l'essentiel de son allocution: "Membre d'un jury qui devait choisir deux candidats pour un poste de chercheur, je me trouvai récemment devant plus de cent dossiers: des jeunes, pourvus d'un doctorat, auteurs souvent de publications excellentes. Mes collègues pourraient aisément ajouter de multiples cas semblables. Le temps n’est-il pas venu de demander carrément quel sort promet notre société à ses ressources scientifiques, et pas seulement ses ressources naturelles? C'est la responsabilité des aînés de répéter inlassablement cette interrogation pressante."

"Une commission parlementaire se penche présentement sur l'avenir constitutionnel du Québec. Les artistes et les universitaires y sont peu nombreux, à ce qu’on dit. Ce qui nous laisse tout loisir pour entreprendre une tâche aussi considérable: L’examen de la place que devraient occuper les arts et les sciences dans un pays qui cherche à se définir un destin honorable parmi les nations."

Après une telle déclaration, monsieur Dumont pourrait difficilement refuser la présidence ou la co-présidence d'une commission sur les arts et les sciences que les universités pourraient instituer. Le premier mandat d'une telle commission serait de résoudre le problème de l'intégration des jeunes tel qu'il est posé dans les deux exemples précédemment évoqués.

Le second mandat pourrait être d'étudier la place respective de la recherche et de l'enseignement dans l'université. Le professeur d'université mérite-t-il encore d’être appelé professeur? De plus en plus d'observateurs en doutent. Depuis de nombreuses années déjà, le premier titre de gloire pour un universitaire n'est pas de communiquer la passion de la connaissance et de la recherche à ses étudiants, mais d'accumuler les budgets de recherche. Tel professeur apporte 300,000$ par année à son université! C'est là, et de loin, le critère le plus important pour l'avancement dans la carrière.

Le second critère, c'est le nombre de publications dans les revues avec comité de lecture, dont certaines méchantes langues soutiennent qu'on les appelle ainsi pour les distinguer des revues avec communauté de lecteurs.

Ces deux critères ont l'avantage d’être facilement quantifiables, ce qui leur confère une très grande valeur dans un univers où, voulant éviter d'avoir à s'en remettre au jugement d'une autorité, on n'a que mépris pour toute évaluation comportant une large part de subjectivité. Dans ces conditions, le meilleur pédagogue du monde n'a droit, s'il consacre l'essentiel de ses énergies à ce but, qu'à de vagues mentions qualitatives qui ne lui permettront ni d'être reconnu à l’extérieur des salles de cours, ni d’être invité par les médias, ni de faire ces fréquents voyages à l’étranger qui sont le parfum et le sel de la profession. Et comme l'octroi de la permanence et des autres privilèges dépend également de ces faits mesurables, voilà notre Socrate condamné à boire lentement sa ciguë.

Et voilà les jeunes privés de maîtres, à un moment de l'histoire des idées où les synthèses sont de plus en plus nécessaires et de plus en plus difficiles pour cette raison même.

Fernand Dumont a fréquemment dénoncé cette situation au cours des dernières années. Mais dans ce domaine comme dans tant d'autres, dont celui du nationalisme, il a surtout prêché par l'exemple. Avant d'être sociologue, philosophe, poète ou administrateur, il est et il a toujours été professeur. Au cours des dix dernières années le travail titanesque qu'il a accompli en tant que président de l’Institut Québécois de Recherche sur la Culture ne l'a pas empêché de poursuivre sa carrière de professeur à la faculté des sciences sociales de l'Université Laval. Il a plus souvent qu'à son tour donné des cours d'introduction et l'on peut présumer qu'il a refusé de nombreux voyages à l'étranger pour demeurer plus disponible à ses étudiants.Ces jeunes à qui l'on accorde de plus en plus d'autonomie alors que c'est d'attention et de fidélité qu'ils ont besoin!

En choisissant Fernand Dumont, c'est d'abord la profession d'enseignant que le jury a honorée. J'aimerais voir là le prélude à une décision qui s'impose depuis longtemps: la création d'un grand prix du Québec pour l'éducation. Est-il donc moins important de former les êtres que de transformer les choses?

Au début des années 1960, dans les restaurants du vieux Québec, où se trouvait alors la faculté ou plutôt la maison des sciences sociales de l'Université Laval, on entendait souvent des conversations passionnées sur les sujets les plus inattendus, de la poésie de Mallarmé à l'épistémologie de la science économique. Fernand Dumont, alors jeune professeur, était souvent à l'origine de ces joutes intellectuelles d'où allait émerger une élite articulée dont le Québec avait un urgent besoin. Il faisait école Et si cela peut encourager les jeunes professeurs d'aujourd'hui qui osent l'imiter en dépit des critères officiels d'évaluation, je dirai que c'est son rayonnement en tant que professeur qui est à l'origine de sa réputation en tant que chercheur et écrivain.

On a voulu le lire parce qu'on avait eu du plaisir à l'entendre. N'est-ce pas l'ordre naturel des choses? Bien des professeurs débutants se privent du plaisir immédiat d’être entendus pour partir prématurément à la recherche de l'improbable plaisir d'être lus. "Nul n'est tenu de faire un livre", disait Bergson. Nul n'est tenu de faire un article pour les r.a.c. (revues avec comité de lecture), ajouterait-il aujourd hui.

Et quand on pénètre au coeur de l'oeuvre écrite de Fernand Dumont, qu'est-ce qu'on découvre? Que la parole vivante, créatrice de liens entre les êtres, les idées et les moments de l'histoire est le lieu de l'homme, le fondement de l'éthique, la référence ultime.

Dumont sociologue, philosophe, poète, est fasciné par Socrate qui n'a pas écrit et il assigne à ses livres ce but paradoxal: protéger, retrouver ou créer les conditions d'une parole si vivante qu'elle n'aurait pas besoin d'être écrite pour se perpétuer et devenir la source de signification. Telle est la Cité dont il a la nostalgie; une nostalgie qui, sur le plan de la culture première, le ramène à la convivialité du Québec traditionnel et, sur le plan de la culture savante, lui rappelle les origines athéniennes de la culture occidentale.

"De la signification à donner au monde humain (une signification sans cesse à instaurer, rappelons-le) écrit-il dans L'anthropologie en l'absence de l'homme les Grecs faisaient l'objet de la praxis proprement collective. Pour nous, c'est le monde de la nécessité, de l’économique, qui a pris cette place, la quête de la signification étant reléguée dans la vie privée. Pour nous, parler pour parler, converser pour entretenir le sentiment que les hommes se retrouvent dans leur liberté d'exister, relève des marges de la vie sociale, que nous confondons aussi avec l'intimité de l'existence. Alors que, pour les Grecs parler c'était gagner sur la vie privée, sur la répétition quotidienne, le droit de faire un monde dont on puisse publiquement discuter."

DUMONT, Fernand, L'anthropologie en l’absence de l’homme, PUF, Paris, 1981, p. 184).